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jeudi 10 février 2011

Le raisonnement pratique

On peut distinguer schématiquement deux grands types de raisonnement : le raisonnement théorique et le raisonnement pratique. Bien que cette distinction soit - comme toute distinction - d'une certaine manière réductrice, elle a le mérite, je pense, de nous permettre de mieux comprendre en quoi le phénomène du raisonnement est lié à l'action humaine, notamment dans le cas où cette action, bien que pouvant reposer sur des bases rationnelles, ne relève pas de l'activité dite scientifique. Dans ce qui suit, je présente cette distinction à partir de la pensée du philosophe belge - et père de la nouvelle rhétorique - Chaïm Perelman (1949, 1952, 1968, 1970a, 1970b, 1977).

Donc il y aurait deux grandes catégories de raisonnement : 1) le raisonnement théorique et 2) le raisonnement pratique. Les deux sont de nature différente. Le premier se présente comme une inférence qui aboutit à une conclusion à partir d'une ou de plusieurs prémisses. Le second peut se définir succinctement comme le raisonnement qui justifie une décision. «Nous parlerons de raisonnement pratique chaque fois qu'une décision dépend de celui qui la prend, sans qu'elle découle de prémisses en fonction de règles d'inférence incontestées, indépendamment de l'intervention de toute volonté humaine» (Perelman, 1970b, p. 183).

Ainsi, le raisonnement pratique ne possède pas la même structure que le raisonnement théorique. «Le fait que la conclusion découle des prémisses, d'une façon pour ainsi dire impersonnelle, permet d'élaborer, dans le domaine du raisonnement théorique, une logique de la démonstration purement formelle, et même d'utiliser en cette matière des machines à calculer» (Perelman, 1970b, p. 185). Pour sa part, le raisonnement pratique a plutôt recours aux diverses techniques de l'argumentation. Il implique également un pouvoir de décision et une certaine liberté de la part de celui qui juge. En somme, le but poursuivi ici «est de montrer, selon les cas, que la décision n'est pas arbitraire, illégale, immorale ou inopportune, qu'elle est motivée par les raisons indiquées» (Perelman, 1970b, p. 185). De plus, il s'avère que le raisonnement pratique peut porter sur les finalités et les règles de l'action. Cela est possible dans la mesure où le sujet est qualifié pour cette mise en question (en ce qui concerne l'activité en classe c'est évidemment le cas pour l'enseignant) et qu'on possède les critères (normes et valeurs) par rapport auxquels les finalités et les règles peuvent être appréciées ou réinterprétées. «La nature même du raisonnement pratique nécessite en effet l'encadrement de la décision dans un contexte (...) de valeurs et de normes par rapport auxquelles une décision pourrait être critiquée et justifiée, blâmée ou approuvée» (Perelman, 1970b, p. 186). En outre, il est évident que l'intérêt d'une décision est directement lié à l'action à entreprendre. Or, comme chacun le sait, le temps imparti pour décider est toujours limité. Le raisonnement pratique doit donc conduire à une prise de décision en une période de temps déterminée (en classe ce temps peut être extrêmement court). «Il faut que, dans une situation donnée, une décision prise ne puisse plus être remise en question : l'urgence de l'action impose la technique de la dernière instance, l'autorité de la chose jugée. Mais ceci ne signifie pas que le débat restera clos quand il s'agira de débattre des questions analogues à celles qui ont été jugées, quoique l'importance du précédent ne doive pas être sous-estimé» (Perelman, 1970b, p. 188).

Ce qui précède fait ressortir à quel point le raisonnement pratique présuppose la possibilité d'un choix, la prise de décision en situation d'urgence (ce qui est justement le cas de l'enseignant). Il présuppose aussi que les choix et les décisions ne sont pas totalement arbitraires ni totalement contrôlés et, de plus, qu'ils n'ont pas tous la même valeur. Le raisonnement pratique «renvoie à une dialectique de l'ordre et de la liberté, la décision libre devant également se présenter comme conforme à un ordre ou à des valeurs qui permettent de la considérer comme opportune, légale, raisonnable» (Perelman, 1970b, p. 186). Il faut dire aussi que si le raisonnement pratique se situe en dehors des catégories de la pure évidence et de la nécessité logique, il donne droit, par conséquent, à la fois à la critique et à la justification à partir de valeurs et de normes. Écoutons encore Perelman :

«Le raisonnement pratique acquiert toute son importance philosophique en l'absence d'une vérité ou d'une autorité parfaite fournissant le critère indiscutable de la valeur de nos décisions. C'est en face de valeurs et de normes multiples, d'autorités imparfaites, que se manifeste l'intérêt du raisonnement pratique. C'est alors, dans un pluralisme des valeurs, que prend toute son importance la dialectique, entendue dans son sens aristotélicien, comme technique de la discussion, comme capacité d'objecter et de critiquer, de réfuter et de justifier, à l'intérieur d'un système ouvert, inachevé, susceptible de se préciser et de se compléter au cours même de la discussion» (Perelman, 1970b, p. 188).

Références :

Perelman, C. (1977). L'Empire rhétorique : rhétorique et argumentation. Paris. Vrin.

Perelman, C. (1970a). Le Traité de l'argumentation. Bruxelles. Institut de sociologie. Université de Bruxelles.

Perelman, C. (1970b). Le champ de l'argumentation. Bruxelles. Presses Universitaires de Bruxelles.

Perelman, C. (1968). Éléments d'une théorie de l'argumentation. Bruxelles. Presses Universitaires de Bruxelles.

Perelman, C. (1952). Éducation et rhétorique. Revue belge de psychologie et de pédagogie. tome XIV, no. 60, décembre, p. 129-138.

Perelman, C., Olbrechst-Tyteca, M. (1949). Logique et rhétorique. Revue philosophique de la France et de l'étranger. no. 1. p. 1-35.

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